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Côte d’Ivoire : comprendre les violences dans les universités pour mieux les prévenir

26 juillet, 2023
Est. Reading: 3 minutes

Les campus universitaires ivoiriens sont, depuis la fin des années 1990, constamment agités par des épisodes de violence. Lorsque ce ne sont pas les étudiants qui, par mouvements syndicaux interposés se confrontent, ce sont les tensions entre ceux-ci et les forces de l’ordre qui débouchent immanquablement sur des dégradations d’infrastructures universitaires, la destruction de biens de particuliers et, pire, des pertes en vie humaine. Aujourd’hui, les victimes de cette violence ne se comptent plus. Et l’impunité dont semblent jouir les auteurs questionne tout autant que la capacité de la réponse apportée par les autorités et les différents acteurs, alternant répression et tentatives de médiation, à répondre aux causes structurelles de celle-ci.

Pour tenter de mieux comprendre les dynamiques alimentant ce cycle quasi ininterrompu de tensions et de violence, de sorte à mieux les prévenir, Interpeace et son partenaire Indigo Côte d’Ivoire ont conduit un processus de Recherche action-participative (RAP) sur la question. En 2021 et 2022, étudiants, mais aussi enseignants, personnel administratif et décideurs ont été engagés dans une réflexion collective et de dialogue dans trois universités publiques du pays, celles de Nangui Abrogoua à Abobo-Adjamé, Alassane Ouattara à Bouaké et Félix Houphouët-Boigny à Abidjan-Cocody.

La recherche a été soutenue par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) avec le financement du Fonds de consolidation de la paix des Nations Unies. Elle a pu s’appuyer sur la collaboration du Ministère de la réconciliation et de la cohésion nationale et du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (MESRS).

Première observation révélée par cette approche, il serait erroné de penser que la violence n’est due qu’aux affrontements épisodiques entre étudiants. Les causes sont multiples : elles tiennent tout à la fois de dynamiques internes au campus, mais aussi d’influences qui peuvent être attribuées à des acteurs extérieurs et autour de l’université. Au-delà des rivalités syndicales déjà bien documentées, des problèmes de gouvernance académique, d’accès aux prestations culturelles ou de pouvoir alimentent des pertes humaines, des destructions matérielles ou des violences sexuelles et économiques. Face à ce diagnostic, il semble nécessaire de prévoir des mécanismes de médiation et de dialogue réellement inclusifs.

C’est d’autant plus le cas que ce fonctionnement constitue même un symptôme des modes de revendication des syndicats universitaires. Une véritable « culture de la violence » faire partie de l’action collective de ces mouvements qui affirment ne pas être entendus s’ils n’y recourent pas. Mais cette approche provoque surtout des inégalités face aux services universitaires, une concurrence pour l’accès aux ressources et des blocages imposés, si besoin est par la force, autant à l’administration qu’aux membres-mêmes de ces organisations syndicales. Davantage de dialogue et de représentation démocratique doivent être garantis. Face à l’impunité et à l’insécurité, le personnel enseignant, administratif et technique offre de moins bonnes prestations.

Plus exposées aux menaces, les jeunes femmes sont parfois poussées à abandonner leurs études universitaires face aux violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG) qu’elles subissent, en raison d’un climat de quasi-impunité et des conditions d’études difficiles. Certaines sont contraintes de dormir dans les amphithéâtres et de se laver dans les toilettes universitaires, en l’absence d’un logement adapté. Harcèlements sexuels et viols sont régulièrement observés dans cet écosystème universitaire. Les responsables de ces actes peuvent être des étudiants ordinaires ou des personnes en position de pouvoir, comme des enseignants, des responsables de mouvements étudiants et du personnel encadrant. Les dispositifs de prévention, de même que les mécanismes de signalement et de prise en charge des victimes, sont insuffisants ou parfois inexistants.

Au-delà des problèmes liés aux acteurs relevant directement de l’environnement académique, certains entrepreneurs politiques portent également une part de responsabilité. En parrainant certains syndicats universitaires, ils obtiennent en retour une masse de soutiens face à leurs rivaux dans la compétition politique nationale, certains étudiants intervenant comme prestataire de violence dans le champ politique. Cet adoubement protège souvent également ces jeunes de sanctions et de toutes formes de condamnations pour les actes délictueux dont ils se rendent coupables sur les campus universitaires, renforçant là encore l’impunité. Autre source de tensions, un syndicat peut parfois être convoité par deux entrepreneurs politiques, ouvrant le champ à une lutte de contrôle.

Face à ces difficultés, la recherche recommande davantage de mécanismes de lutte contre l’impunité et une gouvernance universitaire plus inclusive et basée sur la concertation. Des associations tentent depuis plusieurs années de réduire la violence universitaire. Mais elles ne se penchent pas sur les causes structurelles et sont souvent ostracisées par les syndicats. Leur rôle doit être valorisé et un dialogue doit être mené entre ces différents acteurs.

« Par le dialogue, l'écoute bienveillante et la conciliation, il est possible de mettre en place une gouvernance inclusive des différentes sensibilités qui composent le monde universitaire et, partant, assécher les terreaux fertiles sur lesquels prospère la violence sur nos campus», affirme le Dr Séverin Kouamé, sociologue et directeur exécutif d’Indigo Côte d’Ivoire.

Dans les trois institutions où la recherche a été menée, de plus en plus de personnes parmi les parties prenantes, qu’elles soient responsables de violences ou victimes, demandent un changement d’attitude. Le moment est venu de « pacifier durablement » les universités ivoiriennes.