Guérir les blessures invisibles de la violence au Rwanda

octobre 22, 2020

Linda* est une mère et une épouse qui a perdu sa famille lors du génocide de 1994 contre les Tutsi, au Rwanda. Elle était âgée 16 ans le jour où des hommes armés attaquèrent sa maison à Bugesera, une ville de l'est dupays , et ont brutalement tué ses parents, ses frères et sœurs et ses amis.

« J'ai tout perdu. C'était difficile de continuer à vivre. J'étais tellement blessée; mon cœur saignait », dit-elle.

Lorsque les meurtres ont cessé, Linda a lutté pendant des années pour coexister avec les dures blessures invisibles du fait d'avoir été témoin du meurtre de son père, sa mère et ses frères par des voisins.

« Imaginez voir la femme de quelqu'un qui a tué votre famille, lui apporter de la nourriture en prison pendant que vous mourez de faim sans rien manger », dit-elle.

L'expérience traumatisante a laissé des blessures trop profondes pour que Linda puisse guérir d'elle-même. Cette femme n'était pas la seule à subir une forme de souffrance physique ou émotionnelle à cause du génocide de 1994 contre les Tutsi, au Rwanda.

Des membres du village de réconciliation partageant leurs expériences. Crédit photo: Interpeace

Elle a finalement eu le courage de surmonter son traumatisme après avoir participé à un programme de guérison sociale dans le village de réconciliation du Bugesera, créé par Prison Fellowship Rwanda (PFR). Cependant, de guérir de sa détresse et de son extrême paranoia n'a pas été chose facile pour elle.

« D'abord, nous n'étions pas contents de savoir que les auteurs ont avoué et ont été libérés de prison. Nous pensions qu'ils viendraient nous achever », déclare Linda.« Quand nous fûmes réunis, j'avais peur. Dans ce village de réconciliation, les survivants et les auteurs du génocide ont collaboré à la maçonnerie. J'ai souvent eu peur que dans le processus, l'un d'eux [les auteurs du génocide] me frappe avec une houe par derrière », a expliqué Linda.« Mais avec le temps, je leur ai pardonné. Personne ne m'a forcé à pardonner. Malgré ce qu'ils ont fait, la réconciliation est possible. Nous sommes l'histoire », déclare-t-elle.

Des membres du village de réconciliation partageant leurs expériences. Crédit photo: Interpeace

Le village de réconciliation accueille des survivants et des auteurs du génocide, des rapatriés de l'étranger qui ont fui les atrocités et des personnes vulnérables de différentes communautés.

« Il a été difficile de regarder dans les yeux quelqu'un qui a tué ma famille. » a déclaré Linda.

De son côté, Jean-Pierre*, ancien prisonnier lié au génocide, affirme :

« J'avais peur d'affronter les familles des personnes que j'ai tuées pendant le génocide. Mais avec les conseils de Prison Fellowship Rwanda, j'ai décidé de m'ouvrir et de confesser ce que j'avais fait. J'ai également avoué à ma femme, à qui j'avais menti depuis le début en disant que j'ai été injustement emprisonné. Je lui ai dit la vérité, que j'avais tué nos voisins. Elle était choquée. Ma femme et mes enfants ont été traumatisés après avoir appris la vérité ».

Des membres du village de réconciliation partageant leurs expériences. Crédit photo: Interpeace

 

Un nouveau programme pour favoriser la guérison sociétale

L'impact négatif du génocide pèse encore aujourd'hui lourdement sur la société rwandaise. Le pays est toujours aux prises avec un fardeau de traumatismes et de problèmes de santé mentale. La libération de certains génocidaires qui ont terminé leur peine de prison a rendu la situation encore plus difficile

Interpeace a lancé un nouveau programme innovant et holistique de guérison des traumatismes au Rwanda pour accroître les investissements dans la santé mentale, lutter contre les traumatismes et renforcer la cohésion sociale. Le programme intitulé « Renforcer la capacité des communautés à assurer la cohésion sociale par la guérison des traumatismes sociétaux » a été lancé à Kigali, le jeudi 15 Octobre 2020.

Le secrétaire exécutif de la NURC, Fidèle Ndayisaba, l’ambassadeur de l'UE au Rwanda, Nicola Bellomo et le président d'Interpeace, Scott M. Weber. Crédit photo: Interpeace

 

Grâce à un partenariat avec la Commission nationale pour l'unité et la réconciliation (NURC) et Prison Fellowship Rwanda, il contribuera aux efforts du Rwanda pour traiter les blessures invisibles mais profondément ressenties et complètera les investissements et les progrès remarquables déjà réalisés par le gouvernement du Rwanda et les organisations locales de la société civile pour la guérison des traumatismes, la cohésion sociale et l'amélioration des moyens de subsistance.

« Ce programme qui propose des approches innovantes et holistiques qui promeuvent simultanément la santé mentale, la cohésion sociale et soutiennent des moyens de subsistance durables est une nouvelle contribution à notre voyage de réconciliation », a déclaré Fidèle Ndayisaba, secrétaire exécutif de la NURC. : « Il existe une relation très étroite entre la santé mentale, la réconciliation et le bien-être économique. Nous attendons de la valeur ajoutée de ce programme», affirme-t-il.

Fidèle Ndayisaba, secrétaire exécutif de la NURC. Crédit photo : Interpeace

Le programme renforcera les capacités de lutte contre les traumatismes et favorisera la guérison sociale au Rwanda. Alors que le pays se prépare à libérer plus de 20 000 prisonniers au cours des prochaines années - en plein traumatisme qui prévaut parmi les survivants – il aidera les personnes aux prises avec l'anxiété et les traumatismes, de même que les communautés d'accueil à assurer une réintégration efficace.

« Les détenus n'ont pas vu les énormes changements que la société rwandaise a connus après avoir passé 26 ans entre les barreaux. Ils doivent pouvoir être en mesure de s'intégrer au processus de réintégration dans les communautés » a déclaré Scott Weber, président d’Interpeace. « La population carcérale doit refaire partie de la population active de la société. Personne ne veut revenir en prison à cause de nouveaux crimes », a-t-il ajouté.

Scott M. Weber, président d'Interpeace. Crédit photo: Interpeace

Ce programme de guérison des traumatismes est encore plus important pour les familles dont les enfants ont subi un traumatisme intergénérationnel négatif, où les jeunes qui n'ont pas vécu le génocide ont encore des troubles de stress post-traumatique ou d'autres expériences négatives importantes.

« La réconciliation est un voyage », a déclaré Mgr John Rucyahana, président du conseil d'administration de Prison Fellowship Rwanda. « Deux têtes valent mieux qu'une », affirme-t-il, en se félicitant du partenariat avec Interpeace pour suivre le rythme des besoins.

L'ampleur de ceux-cià travers le Rwanda montre à quel point il est important pour Interpeace, NURC et PFR de s'unir et d'aider les Rwandais à prendre soin de leur bien-être mental mutuellement.

Mgr John Rucyahana, président du conseil d'administration de Prison Fellowship Rwanda. Crédit photo: Interpeace

Le programme est financé par l'Union européenne (UE) et sera testé dans le district de Bugesera au cours des 18 prochains mois. Le Bugesera et Ngoma sont parmi les districts les plus durement touchés par le génocide contre les Tutsi.

« Nous sommes particulièrement contents de soutenir cette initiative, étant donné notre longue implication dans les efforts de réconciliation et de consolidation de la paix après le génocide au Rwanda », a déclaré Nicola Bellomo, ambassadeur de l'UE au Rwanda.

Nicola Bellomo, ambassadeur de l'UE au Rwanda. Crédit photo : Interpeace

L'enquête sur la santé mentale des ménages au Rwanda menée en 2018 a révélé une forte prévalence des troubles de santé mentale dans tout le pays, en particulier chez les survivants du génocide; parmi eux, des cas de syndrôme de stress post-traumatique (SSPT) ont été trouvés dans plus de 50 % des cas. Interpeace et ses partenaires espèrent étendre ce programme de guérison sociétale aux 30 districts du Rwanda au cours des cinq prochaines années

 

*Ces noms ont été modifiés pour des raisons de confidentialité.