Dialogue intergénérationnel: une approche critique pour favoriser la réconciliation et la résilience

Les épisodes de conflits violents et d’instabilité politique ont de graves conséquences sur le tissu social des communautés. Ils alimentent souvent la méfiance générationnelle et mettent en péril la cohésion et l’harmonie sociales. Il paraît peu probable qu’une paix durable soit atteinte si les initiatives de consolidation de la paix ne parviennent pas à combler les écarts générationnels et à favoriser la compréhension et la collaboration entre les membres de la communauté appartenant à différents groupes d’âge. Le dialogue intergénérationnel reste au cœur de l’approche d’Interpeace pour traiter les héritages des conflits, reconstruire la confiance et favoriser une vision commune pour un avenir pacifique et durable. Dans les pays d’Afrique subsaharienne tels que le Rwanda, le Burundi et la Somalie, qui continuent de subir les conséquences des violences passées, y compris le génocide, l’institution collabore avec des organisations locales pour l’établir comme moyen de guérison des traumatismes et de faciliter la réconciliation et la résilience.

La guérison des traumatismes pour renforcer la résilience familiale et communautaire au Rwanda

La transmission intergénérationnelle des traumatismes reste un défi majeur au Rwanda, plus de trois décennies après le génocide contre les Tutsi. Des études ont révélé des niveaux élevés d’héritages des générations plus âgées aux jeunes, en particulier ceux nés après celui-ci.

D’une part, des recherches menées par Interpeace (2020 & 2023) ont révélé que les parents survivants du génocide transmettent aux jeunes générations des blessures psychologiques non cicatrisées, telles que le trouble de stress post-traumatique (TSPT), la colère, la dépression et l’anxiété. Ces conditions nuisent à la capacité parentale et sont aggravées par une incapacité à discuter ouvertement des expériences traumatisantes du passé, ce qui conduit à la détérioration des relations familiales. D’autre part, les familles qui ont été impliquées dans le génocide évitent souvent de discuter des actions passées avec leurs enfants, ce qui provoque chez ces derniers un ressentiment ou même une haine envers leurs parents.

La transmission continue des héritages du génocide a exposé certains jeunes à des comportements à haut risque, pouvant nuire à leur engagement dans le développement socio-économique et limiter la résilience familiale et communautaire.

Interpeace collabore avec le gouvernement rwandais et d’autres partenaires pour renforcer la résilience des individus, des familles et des communautés grâce à une intervention psychosociale de groupe connue sous le nom de Thérapie multifamiliale ou Espaces de guérison multifamiliaux qui met particulierement en avant le dialogue intergénérationnel. Cette approche a été mise en œuvre pour traiter les traumatismes intergénérationnels et améliorer la communication et la cohésion familiales. Les Espaces de guérison multifamiliaux établis au sein de la communauté rassemblent des parents de familles de survivants du génocide, de familles de bourreaux, ainsi que d’autres catégories de Rwandais et leurs descendants, pour engager un dialogue ouvert sur les blessures invisibles et les héritages historiques. Ils dotent les parents et les enfants de compétences socio-émotionnelles pour gérer leurs émotions et les parents sont particulièrement formés aux pratiques parentales positives.

Les espaces de guérison ont abouti à des effets positifs considérables à travers divers aspects de la dynamique familiale : de l’amélioration de la communication et de la résolution des conflits au renforcement de l’égalité des sexes, des pratiques parentales et de la cohésion sociale. Les familles sont devenues plus ouvertes et collaboratives face aux défis. Un parent a fait remarquer : “ Nous avons appris à aborder nos problèmes calmement sans les escalader en disputes. Cela nous a permis de nous connecter à un niveau plus profond”. Un autre a partagé : “ Avant, nous nous criions dessus, mais maintenant nous privilégions l’écoute active à la confrontation”.

En ce qui concerne la rupture du silence autour des traumatismes et des événements historiques, de nombreux parents se sentent désormais plus à l’aise à discuter de sujets sensibles, tels que les expériences traumatisantes avec leurs enfants. Un jeune participant de la province du Nord au Rwanda a partagé : “ Avant d’assister aux espaces, ma mère ne voulait pas que nous l’appelions maman, surtout pendant la période de commémoration du génocide. Elle nous avait demandé d’utiliser un surnom parce que le mot « maman » lui rappelait sa propre mère, qui a été tuée pendant le génocide alors qu’elle était encore jeune. Cela la mettait en colère, la rendait triste ou traumatisée chaque fois qu’elle l’entendrait”.

Grâce à des dialogues intergénérationnels structurés, les parents sont devenus plus capables d’expliquer les expériences historiques de manière objective et significative. En même temps, les jeunes ont acquis la confiance et les compétences nécessaires pour exprimer leurs pensées sur la façon dont ces événements ont façonné leur vie. Ces dialogues ont aidé les familles à briser les barrières de communication qui avaient auparavant entravé des discussions productives, permettant un engagement plus significatif sur les questions familiales et communautaires.

Dans une société rwandaise où les liens familiaux façonnent encore la vie quotidienne, les dialogues intergénérationnels se sont révélés puissants pour surmonter les obstacles de longue date liés aux blessures invisibles, à la méfiance, aux préjugés et à la peur d’autrui. Ces conversations aident à reconstruire des liens sociaux endommagés par les conflits passés et l’héritage du génocide.

Guérir ensemble : le pouvoir du dialogue intergénérationnel dans les efforts de réconciliation et de résilience au Burundi

Le Burundi continue de subir les conséquences qui découlent des multiples cycles de violence passés et d’instabilité politique, souvent marqués par des massacres interethniques. Cette situation est exacerbée par les défis sociaux et économiques persistants dans un pays qui lutte pour reconstruire son économie et son tissu social. Les conflits passés et les défis actuels ont érodé la confiance entre les membres de la communauté, non seulement à travers les groupes ethniques mais aussi à travers les lignes générationnelles. Les jeunes de divers groupes ethniques ont du mal à se faire confiance en raison des héritages ethniques et des disparités socio-économiques et ils ont également du mal à faire confiance à leurs aînés en raison de leur supposée implication dans un passé tragique. Le niveau relativement faible d’inclusion des jeunes dans les processus de prise de décision, en particulier dans les initiatives de guérison et de réconciliation ainsi que dans les moyens de subsistance, aggrave la situation. Cette situation affaiblit les dynamiques familiales et la cohésion sociale, ce qui perpétue le traumatisme intergénérationnel et peut inciter à la haine parmi les jeunes générations.

Grâce à ses initiatives complémentaires, Synergies pour la paix III et Dukire Twubake, Interpeace a tiré parti des dialogues intergénérationnels pour favoriser la guérison, la compréhension et la reconstruction communautaire. Ceux-ci ont été utilisés comme moyen de renforcement de la cohésion sociale et du développement économique.

Ils ont suivi un processus de psychothérapie communautaire qui a permis aux participants de partager leurs histoires traumatisantes, d’aborder des émotions négatives et de trouver la guérison et le réconfort, ouvrant la voie à des dialogues intergénérationnels francs et constructifs. Les personnes de tous âges pouvaient partager ouvertement leurs expériences, défiant ainsi les stéréotypes nuisibles sur d’autres groupes ethniques et nourrissant l’empathie, la confiance et l’appréciation collective des perspectives diverses.

En des espaces pour un dialogue honnête et une écoute attentive, cette approche permet aux Burundais de traiter leurs traumatismes, d’explorer de nouvelles voies de progrès et d’acquérir une compréhension approfondie de leur propre vie et celle des autres. Les dialogues ont non seulement favorisé la réconciliation, mais ont également offert aux participants un exutoire thérapeutique pour renforcer la régulation émotionnelle et la résilience.

Christian, un jeune , a expliqué : “Le dialogue nous permet de nous décharger, car c’est en parlant de ce passé difficile et parfois en le banalisant que nous pouvons enfin vivre dans le présent plus facilement“. Un autre jeune participant de la commune de Ruhororo a ajouté : “Je suis très impressionné. Je ne savais pas que la commune de Ruhororo avait autant de personnes qui risquaient leur vie pour sauver des voisins pendant la crise de 1993. C’est un exemple puissant pour ceux d’entre nous qui n’ont pas vécu ces événements. Personnellement, je suis déterminé à faire campagne pour la paix et la justice, même en période de conflit”.

Ciblant des personnes d’origines ethniques différentes, les dialogues ont également contribué à contrer les interprétations partisanes ou erronées du passé douloureux, conduisant à des communautés plus cohésives.  

Ces efforts sont complétés par des activités supplémentaires. En utilisant des outils de renforcement des capacités et de la confiance, les femmes, les jeunes et les communautés touchées par un traumatisme sont habilités à défendre leurs besoins, mobiliser les autres et diriger des initiatives qui renforcent la cohésion sociale et politique et améliorent les moyens de subsistance. Cette approche encourage également la communication ouverte, l’auto-réflexion et l’exploration collaborative de voies alternatives, favorisant un sentiment d’unité et de collaboration.

Combler le passé: un outil pour pomouvoir la justice transitionnelle en Somalie

La Somalie a fait des progrès notables dans la consolidation de la paix et l’édification de l’État ces dernières années. Cependant, les relations intercommunautaires, en particulier dans les régions frontalières, restent fragiles, en raison de griefs historiques, de la méfiance et des tensions non résolues liées à un partage du pouvoir politique contesté. Ces défis sont encore exacerbés par la rareté des ressources naturelles et les déplacements de population induits par le changement climatique, qui tous aggravent la concurrence pour les ressources et contribuent à des cycles récurrents d’instabilité et de violence.

Ces enjeux complexes et interconnectés impliquent un besoin urgent d’initiatives qui favorisent une compréhension collective du passé et la guérison pour prévenir la violence future, reconstruire la confiance entre les communautés et au sein des institutions, ainsi que faire progresser le dialogue pour répondre à la méfiance générationnelle, qui est essentiel pour l’unité nationale, une paix durable et la stabilité politique. 

Interpeace a lancé le Programme de justice transitionnelle, une initiative visant à renforcer la cohésion sociale et la gouvernance inclusive grâce à des approches de la justice ancrées dans les réalités contextuelles somaliennes. Celui-ci contribue à remédier aux violations et inégalités passées tout en soutenant les voies de transformation socio-économique. En outre, il facilite une compréhension plus approfondie du processus de justice transitionnelle le mieux adapté à la Somalie en impliquant activement les jeunes, les femmes et les plus agés. Grâce à cette approche inclusive, le programme a permis de combler les lacunes du dialogue intergénérationnel, en contribuant à favoriser une appréhension commune de ce que signifie la justice transitionnelle, pourquoi elle est importante dans le contexte de la Somalie et comment aller de l’avant. 

Dans le cadre de cette initiative, des dialogues intergénérationnels ont été organisés à Galkayo, Beledweyn et Dusamareeb, les régions de la Somalie profondément touchées par le conflit et l’instabilité, aggravés par la variabilité du changement climatique. Ils ont été cruciaux pour répondre aux griefs historiques et favoriser une paix durable. Ils ont établi une plateforme pour des discussions ouvertes entre différentes générations, y compris les chefs traditionnels et les parties prenantes locales. Ces sessions ont approfondi l’entendement collectif des dynamiques complexes derrière les griefs passés et ont permis aux membres de la communauté d’apprendre de techniques pour mieux gérer le bilan psychologique de la violence, y compris le traumatisme, l’anxiété et la dépression.

La justice transitionnelle a peu de chances de réussir si les blessures invisibles restent non traitées. Ces dialogues ont renforcé l’opinion selon laquelle une justice et une réconciliation significatives en Somalie nécessitent d’intégrer la santé mentale et le soutien psychosocial (MHPSS) dans ce processus.

Des témoignages personnels d’aînés, de femmes et de jeunes ont mis en évidence le besoin urgent de programmes complets de santé mentale et prise en charge psychosocial comme partie intégrante du système de justice transitionnelle somalien. L’une des recommandations clés était de développer des programmes de formation pour les professionnels de la santé et les prestataires de services opérant dans les régions post-conflit, étant donné leur rôle vital dans l’identification et le traitement des problèmes de santé mentale à l’échelle communautaire.

Une praticienne de la santé a noté: “ Nous ne pouvons pas parvenir à la justice transitionnelle si les gens souffrent encore de problèmes de santé mentale. Cela limite leur capacité à se pardonner et à renforcer leur résilience. De plus, dans nos efforts pour fournir des soins, mes collègues et moi ne sommes pas à l’abri des traumatismes secondaires causés par le fait d’être témoins de la profonde souffrance dans nos communautés. C’est pourquoi les programmes de formation sont essentiels pour nous aider à faire face à ces défis complexes”.

L’expérience de la Somalie souligne l’importance de promouvoir la compréhension intergénérationnelle pour établir une paix positive. Le Programme de justice transitionnelle a jeté les bases d’un processus de réconciliation local et significatif en comblant les écarts générationnels. Il renforce le potentiel du pays à transformer son histoire douloureuse en une source de résilience et de renouveau, favorisant un avenir établi sur la justice, l’inclusion et une paix durable.

Discuter de l’histoire pour contrer la manipulation et les divisons

Dans les contextes fragiles touchés par un conflit, les jeunes sont particulièrement vulnérables à la manipulation et aux idéologies motivées par la haine en raison de leur connaissance limitée de l’histoire de leur pays. La propagation de la désinformation est facilitée par l’utilisation abusive accrue d’Internet, en particulier les médias sociaux et forums toxiques diffusant des discours de haine et favorisant la division.

Au Rwanda, au Burundi et en Somalie, des dialogues intergénérationnels qui rassemblent les jeunes et les aînés respectés de divers secteurs—publics, privés, academiques et de la société civile — aident les jeunes à mieux connaître et comprendre les événements tragiques qui ont marqué l’histoire de leurs communautés et leurs pays, y compris le génocide et/ou les conflits armés. Ces conversations leur permettent de construire activement des sociétés pacifiques et résilientes. Dans ces pays, où les souvenirs de la violence persistent et les héritages du traumatisme façonnent la vie quotidienne, autonomiser les familles, les communautés et les jeunes pour qu’ils affrontent ensemble des histoires douloureuses n’est pas seulement réparer les liens brisés mais jeter les bases d’une vie paisible. Les sociétés seront inclusives et les divisions passées ne décideront alors plus l’avenir. La réconciliation, la justice et la paix durable seront atteintes.

Exploring intergenerational legacies, transmission processes and their effects on engagement in risky behaviours among post‑genocide youth in Rwanda

 

This study explores the interplay between intergenerational legacies and the transmission processes of post-traumatic stress disorder (PTSD), guilt, shame, and aggression among post-genocide youth in Rwanda, as well as the correlation of these intergenerational genocide legacies with their effects on engagement in risky behaviours.

The study was conducted in five districts: Musanze, Ngoma, Nyabihu, Nyagatare, and Nyamagabe, in collaboration with Interpeace, Prison Fellowship Rwanda, Haguruka, Dignity in Detention, and in partnership with the Government of Rwanda through the Ministry of National Unity and Civic Engagement. This was in line with Interpeace’s holistic peacebuilding programme, “Reinforcing Community Capacity for Social Cohesion and Reconciliation through Societal Trauma Healing in Rwanda”,' funded by the Government of Sweden through the Swedish International Development Cooperation Agency.

The key finding is that parental reluctance to fully open up to youth and communicate about the genocide perpetrated against the Tutsi is due to the emotional complexity and protective barriers parents maintain, given their fear of the potential harm such conversations could inflict on their children.

Based on the findings, the study’s authors recommend the adoption of innovative and scalable intervention approaches, combining education, mental health support, and social services to create a supportive environment that can help youth make healthier choices and reduce their engagement in risky activities. Such approaches include, but are not limited to, early education and awareness, encouraging inclusive conversations, supportive resources for parents, community healing initiatives, educational programmes on historical context, mental health support services, parental guidance programmes, community engagement activities, and regular monitoring and evaluation.

Tracer la voie de la réconciliation au Burundi à travers le dialogue intergénérationnel

Interpeace tire parti du dialogue intergénérationnel pour promouvoir la guérison, la compréhension et le développement communautaire au Burundi. Le programme « Dukire Twubake » (Guérir, Construire) a été prévu pour répondre à l’impact des traumatismes passés, du genre et de l’âge sur les individus et les communautés, avec un accent particulier sur la consolidation de la paix, le développement et la prise de décision. Il montre les efforts visant à encourager une communication ouverte et à favoriser le respect mutuel au sein des communautés.

Cette approche établit un environnement dans lequel les participants de tous âges peuvent partager ouvertement leurs expériences, favorisant ainsi l'empathie, la confiance et l'appréciation des diverses perspectives. En lançant des espaces de narration honnête et d'écoute attentive, le programme permet aux Burundais de gérer leur traumatisme, d'explorer de nouvelles voies de progrès et d'acquérir une connaissance approfondie de leur propre vie ainsi que de celle des autres.

De 2023 à 2024, une série de dialogues intergénérationnels ont eu lieu à travers le Burundi, facilités par le Centre d'alerte et de prévention des conflits (CENAP) et Interpeace dans le cadre du programme Dukire Twubake, financé par le gouvernement norvégien. Ceux-ci ont réuni des individus de différentes générations, offrant aux adultes ayant vécu les conflits du pays l’occasion de partager des histoires sur la manière de « faire ce qu’il faut » face à l’adversité.

Les participants ont subi une phase préparatoire avec des séances de sociothérapie. Ce processus leur a permis de faire face aux émotions négatives, de trouver la guérison et de remettre en question les stéréotypes néfastes sur les autres groupes ethniques, ouvrant ainsi la voie à des dialogues intergénérationnels ouverts et constructifs.

Le premier en 2023, organisé dans la commune de Kabezi, a vu les participants partager des dispositifs d'humanité en période de violence dans le pays. Leurs témoignages, impliquant souvent des actes visant à sauver des vies, quelle que soit leur origine ethnique, ont été accueillis par de chaleureux applaudissements de la part des jeunes présents. "Les jeunes participants apprécient le comportement adopté par ces 'héros' lors des moments de conflit violent, celui de ne pas céder à la violence, mais de voler au secours des autres", a observé un intervenant.

Jean de Dieu, membre du groupe de jeunes Dukire Twubake, a saisi l'impact de ces dialogues en déclarant : « Nous venons de comprendre que pendant ces périodes sombres, les Tutsis ont sauvé les Hutus et vice versa. Cela contribue à construire et à renforcer la confiance dans la jeune génération".

Un deuxième dialogue en 2023, organisé dans la commune de Nyanza-lac, a encore amplifié ces messages, les participants partageant des récits émouvants de pardon et de réconciliation au-delà des clivages ethniques. Une femme, aujourd’hui dirigeante locale, a raconté sa pénible expérience d’avoir été injustement accusée, emprisonnée et torturée. Cependant, elle a ensuite embrassé son ancien accusateur dans un puissant acte de pardon, provoquant les acclamations de ses voisins.

Alors que les dialogues se poursuivaient jusqu'en 2024, dans la commune de Ruhororo, l'attention s'est portée sur les « héros » ou « piliers de la paix » dont les histoires ont servi de leçons à la jeunesse burundaise. Emmanuel Barusasiyeko, un Hutu, a raconté comment il avait hébergé trois enfants tutsis lors des massacres interethniques de 1993, risquant sa propre vie pour les guider vers un lieu sûr. Ses actions ont été récompensées des années plus tard lorsque l'un des enfants, vivant désormais au Canada, a cherché à faciliter la migration du fils de celui-ci en signe de gratitude. Avant de conclure son récit, M. Barusasiyeko s'est tourné vers les jeunes pour leur dire 'Ukora iciza ukagisanga imbere' (Si vous faites le bien, vous en récolterez les fruits dans le futur)".

Ces dialogues intergénérationnels ont non seulement favorisé la réconciliation, mais ont également fourni un débouché thérapeutique aux participants. Christian, bénéficiaire de Dukire Twubake, explique : "Ils nous permettent de nous décharger car c'est en parlant de ce passé difficile et parfois en le banalisant qu'on peut enfin vivre facilement notre présent".

« Les dialogues intergénérationnels sont la dernière étape pleine d’espoir de nos séances de thérapie. Nous commençons par aborder les aspects négatifs du passé dans les espaces de guérison. Ensuite, nous encourageons les membres à partager des histoires positives dans ces dialogues, favorisant la compréhension et l'espoir », a déclaré le responsable du programme au CENAP, Serge Ntakirutimana.

« Ces dialogues, axés sur les expériences positives, constituent un outil puissant pour lutter contre la haine et les stéréotypes, en particulier dans les sociétés touchées par des conflits. Les histoires des personnes âgées et des jeunes nous rappellent qu’il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » ethnicité dans des endroits à l’histoire troublée comme le Burundi. Chaque ethnie compte des individus qui ont fait preuve d’une humanité remarquable et d’autres qui ont été plongés dans la violence. Ces histoires partagées témoignent de notre humanité commune et sont une lueur d’espoir pour un avenir plus compréhensif et plus compatissant », a-t-il ajouté.

Le programme Dukire Twubake reconnaît le pouvoir transformateur de la narration et de l’écoute pour promouvoir la guérison et la compréhension. Il encourage la communication ouverte, l'introspection et l'exploration de solutions alternatives, favorisant un sentiment de communauté et de collaboration. En utilisant des méthodes de rétablissement psychosocial et des outils de renforcement des capacités et de la confiance, le programme vise à autonomiser les femmes, les jeunes et les communautés touchées par un traumatisme. Il les aide à défendre leurs besoins, à mobiliser les autres autour de ces besoins et à mener des initiatives qui renforcent la cohésion sociale et politique et améliorent les moyens de subsistance. Un témoignage de cette approche est le lancement d'une association d'épargne et de crédit dans la commune de Kabezi par un groupe de douze femmes en août 2023. Cette initiative répond non seulement à leur besoin de crédit abordable, mais offre également des opportunités de soutien mutuel et de guérison. Constituée de femmes de différentes ethnies et religions, l’association renforce la cohésion et la réconciliation. Elle a été lancée après que les femmes ont bénéficié du soutien psychosocial et du renforcement des capacités en matière d'entrepreneuriat offerts par le programme Dukire Twubake, aboutissant ainsi à un récit continu d'autonomisation et de guérison.

Un participant de la commune de Ruhororo s'est étonné en déclarant : « C'est très impressionnant ! Je ne savais pas que la commune de Ruhororo comptait autant de personnes qui ont risqué leur vie pour sauver leurs voisins en 1993. C'est un très bon exemple pour nous qui n'avons pas vécu ces événements. Personnellement, je suis déterminé à faire campagne pour le bien, même en période de conflit ».

Alors que le Burundi regarde vers l’avenir, les graines de réconciliation semées à travers ces dialogues intergénérationnels portent la promesse d’une nation plus unie et plus résiliente. En honorant les histoires de ceux qui ont choisi la compassion plutôt que la violence, le programme Dukire Twubake a inspiré une nouvelle génération à adopter les valeurs d'humanité, de pardon et de compréhension mutuelle. Celles-ci façonneront un avenir plus pacifique et plus prospère pour le Burundi.

 

Marsabit Stabilization Journey: Silencing the Guns

Over the past decades, Marsabit County, Kenya, has experienced occasional conflicts among local communities. Since 2005, the frequency and severity of violence in the county have escalated significantly. In 2021 and early 2022, the situation reached an unprecedented level, with almost daily killings becoming commonplace in Marsabit town. This documentary showcases the accomplishments of the “Marsabit County Peacebuilding Programme—Stabilisation Phase,” which received financial support from the European Union and the Swiss Agency for Development and Cooperation (SDC).

Promouvoir un journalisme considérant la santé mentale et le soutien psychosocial (MHPSS) pour la consolidation de la paix au Rwanda

Le récent Rapport mondial sur la santé mentale publié par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2022 souligne le faible niveau de connaissances sur cette question comme l'un des principaux obstacles à la santé mentale et au soutien psychosocial (MHPSS) dans le monde. Les médias, qu'ils soient traditionnels ou nouveaux, jouent un rôle central dans l'élimination de ces barrières en éduquant la société, en plaidant et en sensibilisant. Ironiquement, les professionnels des médias eux-mêmes manquent souvent de connaissances et de compréhension adéquates en matière de santé mentale.

Dans le cadre de son programme holistique de consolidation de la paix axé sur la MHPSS pour promouvoir la guérison sociétale et la réconciliation au Rwanda, Interpeace a organisé une session de formation pour les journalistes. L’objectif était d’accroître leurs connaissances, leurs compétences et leur compréhension de cette question.

La formation de deux jours a eu lieu en août 2023 et a offert des outils et des compétences essentielles à 26 participants issus de divers médias locaux, garantissant ainsi leur capacité à produire du contenu professionnel en matière de MHPSS et de consolidation de la paix qui respecte les normes éthiques.

La participation des médias aux processus de consolidation de la paix et de MHPSS est primordiale au Rwanda, où la population continue de lutter contre des troubles de santé mentale résultant du génocide perpétré contre les Tutsi il y a près de trois décennies.

La formation comprenait des théories, des études de cas et des exercices pratiques pour approfondir la compréhension des participants sur la santé mentale et les considérations éthiques qui doivent guider leurs reportages. Ceux-ci ont salué ce dispositif pour avoir renforcé leurs capacités et éveillé leur volonté de réaliser des reportages sensibles à la santé mentale.

La production de programmes et de rapports approfondis et bien documentés favorisera le plaidoyer auprès des diverses parties prenantes, notamment les responsables gouvernementaux, les experts et les donateurs, dans le but de faire progresser et d'influencer les politiques et pratiques de santé mentale dans le pays.

L'un des journalistes radio les plus influents, Oswald Mutuyeyezu, a exprimé son souhait d'avoir des ateliers réguliers. « Nous avons beaucoup appris de cet atelier. Nous avons compris les troubles/maladies de santé mentale les plus récemment diagnostiqués au Rwanda ainsi que les techniques et approches nécessaires pour en rendre compte. Même s'il peut être trop exigeant d'organiser cette formation tous les mois, je suggère qu'elle soit organisée au moins tous les trimestres pour rafraîchir nos esprits et nos connaissances », a-t-il dit.

Scovia Mutesi, journaliste indépendante, influenceuse des médias sociaux et propriétaire du journal en ligne « Mama Urwagasabo » et d’une chaîne YouTube, a proposé d’élargir la formation pour inclure des journalistes plus jeunes afin d’assurer la pérennité de l’initiative.

Les participants se sont engagés à produire davantage de contenu lié à la MHPSS et à la consolidation de la paix pour éduquer les communautés et les sensibiliser. Cette approche contribuera à une augmentation de l'utilisation des services de santé mentale dans le pays, qui s'élève actuellement à 5,3 %. Elle oeuvrera pour lutter contre la stigmatisation et la discrimination profondément enracinées auxquelles sont souvent confrontées les personnes vivant avec des problèmes de santé mentale, qui entravent la demande de soins.

Interpeace a organisé l'atelier de formation en partenariat avec la Commission rwandaise des médias (RMC), l'organisme de régulation du secteur des médias au Rwanda, chargé de renforcer ses capacités. Le secrétaire exécutif de celle-ci, Emmanuel Mugisha, a salué le partenariat pour l'organisation de cette formation. Il a en outre encouragé les journalistes formés à utiliser les compétences acquises pour renforcer leur professionnalisme et remplir leur rôle de quatrième pouvoir.

« Nous croyons en votre capacité et votre pouvoir de conduire le changement. Par conséquent, nous prévoyons une augmentation des histoires, des documentaires et des programmes qui éduquent les Rwandais sur la santé mentale et plaident en faveur d’un système de santé mentale solide et décentralisé. Cette formation jette les bases d'un partenariat solide et fructueux entre Interpeace et le secteur des médias dans la promotion de la MHPSS et de la consolidation de la paix au Rwanda », a-t-il déclaré.

Ituri : Confisquées par des miliciens, des entités sont rétablies aux chefs coutumiers à travers des consultations

Il peut désormais se faire entourer des membres de son comité de sécurité. Lui, c’est Jean Gaston Herabo, le chef de chefferie d’Andisoma, dans le territoire d’Irumu en province de l’Ituri. En pleine réunion, ce jeudi 8 juin, il est accompagné de responsables de différents services assis à ses côtés pour statuer sur la situation générale de son entité. « Nous pouvons désormais jouir de notre pouvoir. Actuellement je peux me rendre à Gety comme dans d’autres villages sous ma juridiction », se réjouit-il. Pourtant, il y a environ trois mois seulement, toute cette zone était sous l’emprise de la milice du Front patriotique et intégrationniste du Congo (FPIC).  Pendant plus de cinq ans d’occupation par cette milice, l’autorité de l’Etat était bafouée. Ici, toutes les compétences réservées aux chefs coutumiers étaient entre les mains des leaders de ce groupe armé. Ceux-ci « pouvaient organiser des jugements et même emprisonner les coupables avant de leur infliger des amendes en lieu et place des autorités territoriales », ont fait savoir plusieurs témoins. Cette situation a affecté l’accessibilité et la cohabitation entre les communautés des plusieurs entités du territoire d’Irumu.

En février dernier, le projet soutien à la médiation et la résilience pour la paix, financé par l’Union européenne, s’est lancé dans une bataille pour faciliter la restauration de l’autorité de l’Etat. A travers Pole Institute, une série de consultations avec les groupes armés a été amorcée en appui au Programme de désarmement, démobilisation et relèvement communautaires (P-DDRCs). Début juin, pour la première fois, le groupe armé FPIC a accepté de rencontrer l’administrateur militaire du territoire d’Irumu, dans le cadre d’une activité d’accompagnement du processus de médiation tenu à Nyakunde dans la même région. « C’est pour la première fois de vous rencontrer après votre retranchement dans les maquis. Je suis venu prendre contact avec les nouveaux responsables du groupe armé FPIC/CHAMBRE NOIRE SANDUKU. Je voulais aussi vous écouter sur les mobiles qui vous ont poussés à destituer votre ancien dirigeant signataire de l’acte d’engagement de cessation des hostilités. C’est également une occasion de vous sensibiliser à adhérer au processus de PDDRCS », a expliqué le colonel Siro Nsimba.

« Cette activité revêt une grande importance, c’est pourquoi j’ai tenu à ce que tous les chefs des chefferies BIRA et les grands notables soient présents dans ces assises », a-t-il ajouté.

En effet, la présence de plusieurs miliciens dans cette région a mis à mal l’autorité de l’Etat, mais également alimenté le conflit des limites administratives entre les Entités territoriales décentralisées (ETD).

A Kesenyi, dans le secteur de Bahema sud par exemple, il était difficile voire impossible qu’un chef d’une entité se déplace dans une autre. « La chefferie de Walendu-Bindi et le secteur de Bahema Sud étaient en conflit foncier et des limites administratives depuis plusieurs années. Je ne pouvais pas quitter ici pour me rendre à Gety. Seules les consultations menées par Pole Institute m’ont permis d’avoir accès à cette entité », témoigne le chef de secteur de Bahema-Sud, Kataloho Takumara. « Nos villages ont été envahis par la communauté de Walendu Bindi sous la bénédiction de la milice Front de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) ».

Pour y faire face, le consortium médiation constitué des ONG Interpeace, Pole Institute, Action pour la paix et la concorde (APC) et de l’Université de New York a organisé une activité d’identification et de validation des enjeux conflictuels. Ceci a été une occasion pour donner l’opportunité au processus de médiation entre les leaders des différentes communautés en conflits.

« Nous sommes tellement contents que la fréquentation entre nos deux communautés commence à revenir au beau fixe. Nous remercions Pole Institute d’avoir organisé cet atelier. Celui-ci a permis d’accueillir nos frères de Walendu Bindi ainsi que leurs chefs ici à Kasenyi. Nous voulons la paix et ensemble nous pouvons y parvenir », a souligné l’un des participants, avant de souhaiter qu’une activité du genre soit également organisée à Gety. « Cela sera une bonne occasion pour nous, de Bahema-Sud, pour aller y participer », a-t-il renchéri.

Pour l’instant, le projet se poursuit avec les processus de médiation pour pérenniser ses actions et faciliter la restauration définitive de l’autorité de l’Etat afin de donner une chance à la cohabitation pacifique dans cette partie de la province de l’Ituri.