Note d’orientation: Vers une approche intégrée de la gestion des traumatismes pour la paix et le développement au Burundi

Depuis plusieurs décennies, le Burundi s’est efforcé de reconstruire une société apaisée après des cycles répétés de crises et de violences qui ont profondément affecté sa population et le tissu social. Si les blessures visibles se sont peu à peu refermées, les séquelles invisibles — psychologiques, émotionnelles et sociales — ont continué de fragiliser la cohésion nationale et d’entraver les efforts de paix et de développement.

Cette note d’orientation vise à renforcer la compréhension du lien entre guérison des traumatismes, cohésion sociale et développement, et à encourager l’adoption d’une approche intégrée de la santé mentale et du soutien psychosocial (MHPSS) dans les politiques publiques et programmes nationaux.

Elle s’appuie sur les enseignements tirés du projet Synergies pour la Paix, mis en œuvre par Interpeace et ses partenaires nationaux — CENAP, BLTP, ICB, Yaga et Jimbere Magazine — avec le soutien des gouvernements des Pays-Bas et de la Suisse.

Ce programme, mené entre 2019 et 2025, visait à contribuer à la réconciliation et à une gouvernance inclusive et responsable capable de répondre aux priorités de paix et de développement du Burundi.

Son approche reposait sur trois axes complémentaires :

Fruit de plusieurs années de mise en œuvre sur le terrain, cette note met en évidence les leçons apprises, les réussites et les défis liés à l’intégration des approches de santé mentale et de guérison des traumatismes dans les efforts de consolidation de la paix.

Elle présente enfin des recommandations concrètes à l’attention du gouvernement burundais et de ses partenaires techniques et financiers, afin de renforcer une réponse collective, cohérente et durable face à l’impact persistant des traumatismes sur la société burundaise.

Dialogue intergénérationnel: une approche critique pour favoriser la réconciliation et la résilience

Les épisodes de conflits violents et d’instabilité politique ont de graves conséquences sur le tissu social des communautés. Ils alimentent souvent la méfiance générationnelle et mettent en péril la cohésion et l’harmonie sociales. Il paraît peu probable qu’une paix durable soit atteinte si les initiatives de consolidation de la paix ne parviennent pas à combler les écarts générationnels et à favoriser la compréhension et la collaboration entre les membres de la communauté appartenant à différents groupes d’âge. Le dialogue intergénérationnel reste au cœur de l’approche d’Interpeace pour traiter les héritages des conflits, reconstruire la confiance et favoriser une vision commune pour un avenir pacifique et durable. Dans les pays d’Afrique subsaharienne tels que le Rwanda, le Burundi et la Somalie, qui continuent de subir les conséquences des violences passées, y compris le génocide, l’institution collabore avec des organisations locales pour l’établir comme moyen de guérison des traumatismes et de faciliter la réconciliation et la résilience.

La guérison des traumatismes pour renforcer la résilience familiale et communautaire au Rwanda

La transmission intergénérationnelle des traumatismes reste un défi majeur au Rwanda, plus de trois décennies après le génocide contre les Tutsi. Des études ont révélé des niveaux élevés d’héritages des générations plus âgées aux jeunes, en particulier ceux nés après celui-ci.

D’une part, des recherches menées par Interpeace (2020 & 2023) ont révélé que les parents survivants du génocide transmettent aux jeunes générations des blessures psychologiques non cicatrisées, telles que le trouble de stress post-traumatique (TSPT), la colère, la dépression et l’anxiété. Ces conditions nuisent à la capacité parentale et sont aggravées par une incapacité à discuter ouvertement des expériences traumatisantes du passé, ce qui conduit à la détérioration des relations familiales. D’autre part, les familles qui ont été impliquées dans le génocide évitent souvent de discuter des actions passées avec leurs enfants, ce qui provoque chez ces derniers un ressentiment ou même une haine envers leurs parents.

La transmission continue des héritages du génocide a exposé certains jeunes à des comportements à haut risque, pouvant nuire à leur engagement dans le développement socio-économique et limiter la résilience familiale et communautaire.

Interpeace collabore avec le gouvernement rwandais et d’autres partenaires pour renforcer la résilience des individus, des familles et des communautés grâce à une intervention psychosociale de groupe connue sous le nom de Thérapie multifamiliale ou Espaces de guérison multifamiliaux qui met particulierement en avant le dialogue intergénérationnel. Cette approche a été mise en œuvre pour traiter les traumatismes intergénérationnels et améliorer la communication et la cohésion familiales. Les Espaces de guérison multifamiliaux établis au sein de la communauté rassemblent des parents de familles de survivants du génocide, de familles de bourreaux, ainsi que d’autres catégories de Rwandais et leurs descendants, pour engager un dialogue ouvert sur les blessures invisibles et les héritages historiques. Ils dotent les parents et les enfants de compétences socio-émotionnelles pour gérer leurs émotions et les parents sont particulièrement formés aux pratiques parentales positives.

Les espaces de guérison ont abouti à des effets positifs considérables à travers divers aspects de la dynamique familiale : de l’amélioration de la communication et de la résolution des conflits au renforcement de l’égalité des sexes, des pratiques parentales et de la cohésion sociale. Les familles sont devenues plus ouvertes et collaboratives face aux défis. Un parent a fait remarquer : “ Nous avons appris à aborder nos problèmes calmement sans les escalader en disputes. Cela nous a permis de nous connecter à un niveau plus profond”. Un autre a partagé : “ Avant, nous nous criions dessus, mais maintenant nous privilégions l’écoute active à la confrontation”.

En ce qui concerne la rupture du silence autour des traumatismes et des événements historiques, de nombreux parents se sentent désormais plus à l’aise à discuter de sujets sensibles, tels que les expériences traumatisantes avec leurs enfants. Un jeune participant de la province du Nord au Rwanda a partagé : “ Avant d’assister aux espaces, ma mère ne voulait pas que nous l’appelions maman, surtout pendant la période de commémoration du génocide. Elle nous avait demandé d’utiliser un surnom parce que le mot « maman » lui rappelait sa propre mère, qui a été tuée pendant le génocide alors qu’elle était encore jeune. Cela la mettait en colère, la rendait triste ou traumatisée chaque fois qu’elle l’entendrait”.

Grâce à des dialogues intergénérationnels structurés, les parents sont devenus plus capables d’expliquer les expériences historiques de manière objective et significative. En même temps, les jeunes ont acquis la confiance et les compétences nécessaires pour exprimer leurs pensées sur la façon dont ces événements ont façonné leur vie. Ces dialogues ont aidé les familles à briser les barrières de communication qui avaient auparavant entravé des discussions productives, permettant un engagement plus significatif sur les questions familiales et communautaires.

Dans une société rwandaise où les liens familiaux façonnent encore la vie quotidienne, les dialogues intergénérationnels se sont révélés puissants pour surmonter les obstacles de longue date liés aux blessures invisibles, à la méfiance, aux préjugés et à la peur d’autrui. Ces conversations aident à reconstruire des liens sociaux endommagés par les conflits passés et l’héritage du génocide.

Guérir ensemble : le pouvoir du dialogue intergénérationnel dans les efforts de réconciliation et de résilience au Burundi

Le Burundi continue de subir les conséquences qui découlent des multiples cycles de violence passés et d’instabilité politique, souvent marqués par des massacres interethniques. Cette situation est exacerbée par les défis sociaux et économiques persistants dans un pays qui lutte pour reconstruire son économie et son tissu social. Les conflits passés et les défis actuels ont érodé la confiance entre les membres de la communauté, non seulement à travers les groupes ethniques mais aussi à travers les lignes générationnelles. Les jeunes de divers groupes ethniques ont du mal à se faire confiance en raison des héritages ethniques et des disparités socio-économiques et ils ont également du mal à faire confiance à leurs aînés en raison de leur supposée implication dans un passé tragique. Le niveau relativement faible d’inclusion des jeunes dans les processus de prise de décision, en particulier dans les initiatives de guérison et de réconciliation ainsi que dans les moyens de subsistance, aggrave la situation. Cette situation affaiblit les dynamiques familiales et la cohésion sociale, ce qui perpétue le traumatisme intergénérationnel et peut inciter à la haine parmi les jeunes générations.

Grâce à ses initiatives complémentaires, Synergies pour la paix III et Dukire Twubake, Interpeace a tiré parti des dialogues intergénérationnels pour favoriser la guérison, la compréhension et la reconstruction communautaire. Ceux-ci ont été utilisés comme moyen de renforcement de la cohésion sociale et du développement économique.

Ils ont suivi un processus de psychothérapie communautaire qui a permis aux participants de partager leurs histoires traumatisantes, d’aborder des émotions négatives et de trouver la guérison et le réconfort, ouvrant la voie à des dialogues intergénérationnels francs et constructifs. Les personnes de tous âges pouvaient partager ouvertement leurs expériences, défiant ainsi les stéréotypes nuisibles sur d’autres groupes ethniques et nourrissant l’empathie, la confiance et l’appréciation collective des perspectives diverses.

En des espaces pour un dialogue honnête et une écoute attentive, cette approche permet aux Burundais de traiter leurs traumatismes, d’explorer de nouvelles voies de progrès et d’acquérir une compréhension approfondie de leur propre vie et celle des autres. Les dialogues ont non seulement favorisé la réconciliation, mais ont également offert aux participants un exutoire thérapeutique pour renforcer la régulation émotionnelle et la résilience.

Christian, un jeune , a expliqué : “Le dialogue nous permet de nous décharger, car c’est en parlant de ce passé difficile et parfois en le banalisant que nous pouvons enfin vivre dans le présent plus facilement“. Un autre jeune participant de la commune de Ruhororo a ajouté : “Je suis très impressionné. Je ne savais pas que la commune de Ruhororo avait autant de personnes qui risquaient leur vie pour sauver des voisins pendant la crise de 1993. C’est un exemple puissant pour ceux d’entre nous qui n’ont pas vécu ces événements. Personnellement, je suis déterminé à faire campagne pour la paix et la justice, même en période de conflit”.

Ciblant des personnes d’origines ethniques différentes, les dialogues ont également contribué à contrer les interprétations partisanes ou erronées du passé douloureux, conduisant à des communautés plus cohésives.  

Ces efforts sont complétés par des activités supplémentaires. En utilisant des outils de renforcement des capacités et de la confiance, les femmes, les jeunes et les communautés touchées par un traumatisme sont habilités à défendre leurs besoins, mobiliser les autres et diriger des initiatives qui renforcent la cohésion sociale et politique et améliorent les moyens de subsistance. Cette approche encourage également la communication ouverte, l’auto-réflexion et l’exploration collaborative de voies alternatives, favorisant un sentiment d’unité et de collaboration.

Combler le passé: un outil pour pomouvoir la justice transitionnelle en Somalie

La Somalie a fait des progrès notables dans la consolidation de la paix et l’édification de l’État ces dernières années. Cependant, les relations intercommunautaires, en particulier dans les régions frontalières, restent fragiles, en raison de griefs historiques, de la méfiance et des tensions non résolues liées à un partage du pouvoir politique contesté. Ces défis sont encore exacerbés par la rareté des ressources naturelles et les déplacements de population induits par le changement climatique, qui tous aggravent la concurrence pour les ressources et contribuent à des cycles récurrents d’instabilité et de violence.

Ces enjeux complexes et interconnectés impliquent un besoin urgent d’initiatives qui favorisent une compréhension collective du passé et la guérison pour prévenir la violence future, reconstruire la confiance entre les communautés et au sein des institutions, ainsi que faire progresser le dialogue pour répondre à la méfiance générationnelle, qui est essentiel pour l’unité nationale, une paix durable et la stabilité politique. 

Interpeace a lancé le Programme de justice transitionnelle, une initiative visant à renforcer la cohésion sociale et la gouvernance inclusive grâce à des approches de la justice ancrées dans les réalités contextuelles somaliennes. Celui-ci contribue à remédier aux violations et inégalités passées tout en soutenant les voies de transformation socio-économique. En outre, il facilite une compréhension plus approfondie du processus de justice transitionnelle le mieux adapté à la Somalie en impliquant activement les jeunes, les femmes et les plus agés. Grâce à cette approche inclusive, le programme a permis de combler les lacunes du dialogue intergénérationnel, en contribuant à favoriser une appréhension commune de ce que signifie la justice transitionnelle, pourquoi elle est importante dans le contexte de la Somalie et comment aller de l’avant. 

Dans le cadre de cette initiative, des dialogues intergénérationnels ont été organisés à Galkayo, Beledweyn et Dusamareeb, les régions de la Somalie profondément touchées par le conflit et l’instabilité, aggravés par la variabilité du changement climatique. Ils ont été cruciaux pour répondre aux griefs historiques et favoriser une paix durable. Ils ont établi une plateforme pour des discussions ouvertes entre différentes générations, y compris les chefs traditionnels et les parties prenantes locales. Ces sessions ont approfondi l’entendement collectif des dynamiques complexes derrière les griefs passés et ont permis aux membres de la communauté d’apprendre de techniques pour mieux gérer le bilan psychologique de la violence, y compris le traumatisme, l’anxiété et la dépression.

La justice transitionnelle a peu de chances de réussir si les blessures invisibles restent non traitées. Ces dialogues ont renforcé l’opinion selon laquelle une justice et une réconciliation significatives en Somalie nécessitent d’intégrer la santé mentale et le soutien psychosocial (MHPSS) dans ce processus.

Des témoignages personnels d’aînés, de femmes et de jeunes ont mis en évidence le besoin urgent de programmes complets de santé mentale et prise en charge psychosocial comme partie intégrante du système de justice transitionnelle somalien. L’une des recommandations clés était de développer des programmes de formation pour les professionnels de la santé et les prestataires de services opérant dans les régions post-conflit, étant donné leur rôle vital dans l’identification et le traitement des problèmes de santé mentale à l’échelle communautaire.

Une praticienne de la santé a noté: “ Nous ne pouvons pas parvenir à la justice transitionnelle si les gens souffrent encore de problèmes de santé mentale. Cela limite leur capacité à se pardonner et à renforcer leur résilience. De plus, dans nos efforts pour fournir des soins, mes collègues et moi ne sommes pas à l’abri des traumatismes secondaires causés par le fait d’être témoins de la profonde souffrance dans nos communautés. C’est pourquoi les programmes de formation sont essentiels pour nous aider à faire face à ces défis complexes”.

L’expérience de la Somalie souligne l’importance de promouvoir la compréhension intergénérationnelle pour établir une paix positive. Le Programme de justice transitionnelle a jeté les bases d’un processus de réconciliation local et significatif en comblant les écarts générationnels. Il renforce le potentiel du pays à transformer son histoire douloureuse en une source de résilience et de renouveau, favorisant un avenir établi sur la justice, l’inclusion et une paix durable.

Discuter de l’histoire pour contrer la manipulation et les divisons

Dans les contextes fragiles touchés par un conflit, les jeunes sont particulièrement vulnérables à la manipulation et aux idéologies motivées par la haine en raison de leur connaissance limitée de l’histoire de leur pays. La propagation de la désinformation est facilitée par l’utilisation abusive accrue d’Internet, en particulier les médias sociaux et forums toxiques diffusant des discours de haine et favorisant la division.

Au Rwanda, au Burundi et en Somalie, des dialogues intergénérationnels qui rassemblent les jeunes et les aînés respectés de divers secteurs—publics, privés, academiques et de la société civile — aident les jeunes à mieux connaître et comprendre les événements tragiques qui ont marqué l’histoire de leurs communautés et leurs pays, y compris le génocide et/ou les conflits armés. Ces conversations leur permettent de construire activement des sociétés pacifiques et résilientes. Dans ces pays, où les souvenirs de la violence persistent et les héritages du traumatisme façonnent la vie quotidienne, autonomiser les familles, les communautés et les jeunes pour qu’ils affrontent ensemble des histoires douloureuses n’est pas seulement réparer les liens brisés mais jeter les bases d’une vie paisible. Les sociétés seront inclusives et les divisions passées ne décideront alors plus l’avenir. La réconciliation, la justice et la paix durable seront atteintes.

Tracer la voie de la réconciliation au Burundi à travers le dialogue intergénérationnel

Interpeace tire parti du dialogue intergénérationnel pour promouvoir la guérison, la compréhension et le développement communautaire au Burundi. Le programme « Dukire Twubake » (Guérir, Construire) a été prévu pour répondre à l’impact des traumatismes passés, du genre et de l’âge sur les individus et les communautés, avec un accent particulier sur la consolidation de la paix, le développement et la prise de décision. Il montre les efforts visant à encourager une communication ouverte et à favoriser le respect mutuel au sein des communautés.

Cette approche établit un environnement dans lequel les participants de tous âges peuvent partager ouvertement leurs expériences, favorisant ainsi l'empathie, la confiance et l'appréciation des diverses perspectives. En lançant des espaces de narration honnête et d'écoute attentive, le programme permet aux Burundais de gérer leur traumatisme, d'explorer de nouvelles voies de progrès et d'acquérir une connaissance approfondie de leur propre vie ainsi que de celle des autres.

De 2023 à 2024, une série de dialogues intergénérationnels ont eu lieu à travers le Burundi, facilités par le Centre d'alerte et de prévention des conflits (CENAP) et Interpeace dans le cadre du programme Dukire Twubake, financé par le gouvernement norvégien. Ceux-ci ont réuni des individus de différentes générations, offrant aux adultes ayant vécu les conflits du pays l’occasion de partager des histoires sur la manière de « faire ce qu’il faut » face à l’adversité.

Les participants ont subi une phase préparatoire avec des séances de sociothérapie. Ce processus leur a permis de faire face aux émotions négatives, de trouver la guérison et de remettre en question les stéréotypes néfastes sur les autres groupes ethniques, ouvrant ainsi la voie à des dialogues intergénérationnels ouverts et constructifs.

Le premier en 2023, organisé dans la commune de Kabezi, a vu les participants partager des dispositifs d'humanité en période de violence dans le pays. Leurs témoignages, impliquant souvent des actes visant à sauver des vies, quelle que soit leur origine ethnique, ont été accueillis par de chaleureux applaudissements de la part des jeunes présents. "Les jeunes participants apprécient le comportement adopté par ces 'héros' lors des moments de conflit violent, celui de ne pas céder à la violence, mais de voler au secours des autres", a observé un intervenant.

Jean de Dieu, membre du groupe de jeunes Dukire Twubake, a saisi l'impact de ces dialogues en déclarant : « Nous venons de comprendre que pendant ces périodes sombres, les Tutsis ont sauvé les Hutus et vice versa. Cela contribue à construire et à renforcer la confiance dans la jeune génération".

Un deuxième dialogue en 2023, organisé dans la commune de Nyanza-lac, a encore amplifié ces messages, les participants partageant des récits émouvants de pardon et de réconciliation au-delà des clivages ethniques. Une femme, aujourd’hui dirigeante locale, a raconté sa pénible expérience d’avoir été injustement accusée, emprisonnée et torturée. Cependant, elle a ensuite embrassé son ancien accusateur dans un puissant acte de pardon, provoquant les acclamations de ses voisins.

Alors que les dialogues se poursuivaient jusqu'en 2024, dans la commune de Ruhororo, l'attention s'est portée sur les « héros » ou « piliers de la paix » dont les histoires ont servi de leçons à la jeunesse burundaise. Emmanuel Barusasiyeko, un Hutu, a raconté comment il avait hébergé trois enfants tutsis lors des massacres interethniques de 1993, risquant sa propre vie pour les guider vers un lieu sûr. Ses actions ont été récompensées des années plus tard lorsque l'un des enfants, vivant désormais au Canada, a cherché à faciliter la migration du fils de celui-ci en signe de gratitude. Avant de conclure son récit, M. Barusasiyeko s'est tourné vers les jeunes pour leur dire 'Ukora iciza ukagisanga imbere' (Si vous faites le bien, vous en récolterez les fruits dans le futur)".

Ces dialogues intergénérationnels ont non seulement favorisé la réconciliation, mais ont également fourni un débouché thérapeutique aux participants. Christian, bénéficiaire de Dukire Twubake, explique : "Ils nous permettent de nous décharger car c'est en parlant de ce passé difficile et parfois en le banalisant qu'on peut enfin vivre facilement notre présent".

« Les dialogues intergénérationnels sont la dernière étape pleine d’espoir de nos séances de thérapie. Nous commençons par aborder les aspects négatifs du passé dans les espaces de guérison. Ensuite, nous encourageons les membres à partager des histoires positives dans ces dialogues, favorisant la compréhension et l'espoir », a déclaré le responsable du programme au CENAP, Serge Ntakirutimana.

« Ces dialogues, axés sur les expériences positives, constituent un outil puissant pour lutter contre la haine et les stéréotypes, en particulier dans les sociétés touchées par des conflits. Les histoires des personnes âgées et des jeunes nous rappellent qu’il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » ethnicité dans des endroits à l’histoire troublée comme le Burundi. Chaque ethnie compte des individus qui ont fait preuve d’une humanité remarquable et d’autres qui ont été plongés dans la violence. Ces histoires partagées témoignent de notre humanité commune et sont une lueur d’espoir pour un avenir plus compréhensif et plus compatissant », a-t-il ajouté.

Le programme Dukire Twubake reconnaît le pouvoir transformateur de la narration et de l’écoute pour promouvoir la guérison et la compréhension. Il encourage la communication ouverte, l'introspection et l'exploration de solutions alternatives, favorisant un sentiment de communauté et de collaboration. En utilisant des méthodes de rétablissement psychosocial et des outils de renforcement des capacités et de la confiance, le programme vise à autonomiser les femmes, les jeunes et les communautés touchées par un traumatisme. Il les aide à défendre leurs besoins, à mobiliser les autres autour de ces besoins et à mener des initiatives qui renforcent la cohésion sociale et politique et améliorent les moyens de subsistance. Un témoignage de cette approche est le lancement d'une association d'épargne et de crédit dans la commune de Kabezi par un groupe de douze femmes en août 2023. Cette initiative répond non seulement à leur besoin de crédit abordable, mais offre également des opportunités de soutien mutuel et de guérison. Constituée de femmes de différentes ethnies et religions, l’association renforce la cohésion et la réconciliation. Elle a été lancée après que les femmes ont bénéficié du soutien psychosocial et du renforcement des capacités en matière d'entrepreneuriat offerts par le programme Dukire Twubake, aboutissant ainsi à un récit continu d'autonomisation et de guérison.

Un participant de la commune de Ruhororo s'est étonné en déclarant : « C'est très impressionnant ! Je ne savais pas que la commune de Ruhororo comptait autant de personnes qui ont risqué leur vie pour sauver leurs voisins en 1993. C'est un très bon exemple pour nous qui n'avons pas vécu ces événements. Personnellement, je suis déterminé à faire campagne pour le bien, même en période de conflit ».

Alors que le Burundi regarde vers l’avenir, les graines de réconciliation semées à travers ces dialogues intergénérationnels portent la promesse d’une nation plus unie et plus résiliente. En honorant les histoires de ceux qui ont choisi la compassion plutôt que la violence, le programme Dukire Twubake a inspiré une nouvelle génération à adopter les valeurs d'humanité, de pardon et de compréhension mutuelle. Celles-ci façonneront un avenir plus pacifique et plus prospère pour le Burundi.

 

Une communauté unie contre les suicides dans la province de Gitega au Burundi

 

Dans la région centrale de la province de Gitega au Burundi, la communauté Bugendana est confrontée à un défi de taille. Il y a eu une augmentation considérable des cas de suicide, ce qui a provoqué de vives inquiétudes dans la région. Avec une moyenne de quatre vies perdues chaque mois, le phénomène du suicide est devenu une préoccupation pressante liée à la santé, à la paix, à la démocratie et au développement inclusif, ce qui appelle une action collaborative urgente.

Bugendana, commune de 121 401 habitants et d'une densité de 409 habitants au kilomètre carré, porte les cicatrices du passé tumultueux du Burundi. Lors des violences interethniques qui ont frappé le pays dans les années 1990, cette région a été durement touchée, laissant de profondes blessures psychologiques qui ne sont pas encore cicatrisées. Les effets persistants de ces crises ont eu un impact sur la santé mentale et le bien-être psychosocial de la population, intensifiant ainsi les défis existants.

Reconnaissant la gravité de la situation, l'administrateur communal de Bugendana a affirmé : « Le phénomène du suicide est une réalité... les taux sont encore plus élevés par rapport aux taux de suicide enregistrés dans d'autres communes... nous ne connaissons toujours pas les causes de ce phénomène ».

Cependant, face à l’adversité, une évolution positive est apparue au sein de la communauté elle-même. Le groupe communautaire Bugendana, avec le soutien du projet Synergy for Peace III, qui cherche à faciliter des initiatives inclusives et collaboratives en matière de moyens de subsistance et de cohésion sociale, s'est réuni pour faire face à cette crise. Identifiant le problème du suicide comme une priorité, il a établi un plan d'action pour s'attaquer à cette situation.

L’administrateur local, qui est également membre du groupe communautaire Bugendana, a participé aux discussions et a souligné l’urgence d’agir : « Nous devons mener des campagnes de sensibilisation et organiser des activités de soutien psycho-émotionnel pour les membres des familles des personnes qui ont commis un suicide. Les administrateurs des collines devraient également être dotés des compétences nécessaires pour identifier les signes de détresse parmi les habitants de leurs communes afin de pouvoir intervenir le plus rapidement possible ».

En étroite collaboration avec les autorités locales, le groupe communautaire Bugendana a identifié des personnes ayant des pensées suicidaires ou dont des membres de la famille se sont suicidés ou ont tenté de se suicider. Il prévoit de leur apporter un soutien psychosocial à travers des espaces de guérison communautaires. Ceux-ci accueilleront également d’autres membres de la communauté traversant des périodes difficiles de leur vie. Ils oeuvreront comme sanctuaires à ceux qui sont aux prises avec la détresse, leur apportant le réconfort et l’espoir indispensables pour l’avenir. 

L'initiative a reçu les éloges des membres de la communauté et de l'administration. Le chef de la commune Bugendana a salué l'initiative affirmant : « Au-delà de la sensibilisation communautaire, les espaces de guérison mèneront des interventions d'accompagnement ciblées et approfondies pour mieux répondre au phénomène du suicide dans cette communauté ».

Alors que la communauté Bugendana s’unit pour faire face aux ravages du désespoir, ses efforts résonnent avec le pouvoir des initiatives locales pour construire un avenir meilleur. Si elle réussit à réduire les taux de suicide et à promouvoir la santé mentale, cette initiative pourrait œuvrer comme lueur d’espoir et inspirer une réplication dans d’autres provinces et même à l’échelle nationale.

Dans un contexte où les traumatismes psychologiques sont répandus, les efforts communautaires visant à promouvoir la santé mentale et le bien-être psychosocial sont non seulement cruciaux, mais témoignent également de la résilience de l’esprit humain. Le parcours de la communauté Bugendana est un voyage de guérison, d’unité et de détermination inébranlable à récupérer son bien-être collectif dans les profondeurs du désespoir.

La transformation de Mugisha de rebelle à champion communautaire

Mugisha Pascasie, une femme de 39 ans de Nyamisure, dans la province de Gitega, au Burundi, a été la force motrice de l'impact sur sa communauté. Ses efforts ont influencé la manière dont celle-ci aborde ses problèmes les plus urgents, en particulier celui de l'accès à l'eau potable.

Nyamisure souffre depuis longtemps d'un manque d'eau potable, ce qui provoque des problèmes de santé et la propagation de maladies comme le choléra et la diarrhée, en particulier chez les enfants. La responsabilité d’aller chercher de l’eau incombe principalement aux femmes et aux filles, les exposant à des risques, notamment des préjudices et des violences. La compétition pour des ressources limitées a également provoqué des tensions et des conflits sociaux, pouvant conduire à des déplacements et entraver l'éducation des enfants, car ils donnent la priorité à la corvée d'eau plutôt qu'à l'école.

La transformation personnelle de Mugisha a constitué un tournant dans la résolution de cette question urgente. En tant qu’ancienne rebelle démobilisée, sa communauté la craignait autrefois. Connue pour son attitude énergique et son manque de collaboration, elle a connu un changement de perspective important après avoir participé à une formation sur la participation citoyenne et les besoins communautaires organisée par le programme Synergies pour la paix III d'Interpeace en février 2023. Celui-ci vise à faciliter des moyens de subsistance inclusifs et collaboratifs et des initiatives de cohésion sociale.

En réfléchissant à sa transformation, Mugisha reconnaît : « Dans le passé, j'étais très brutale et j'avais recours à la force pour faire comprendre mon point de vue aux autres ». Cependant, la formation lui a ouvert les yeux sur le pouvoir de la collaboration, lui permettant de réaliser qu'« en travaillant ensemble, nous pouvons surmonter n'importe quel obstacle ».

Grâce à sa nouvelle approche collaborative, Mugisha a catalysé un changement positif à Nyamisure. Ses efforts lui ont valu l'admiration et l'appréciation de ses concitoyens. La dirigeante locale a reconnu sa remarquable transformation : « Elle est passée de la force à la collaboration et à l'humilité. » Les premières actions de Mugisha consistaient notamment à résumer la formation destinée à sa communauté et à souligner l'importance d'identifier les problèmes et de rechercher des solutions collectivement. Elle a ensuite contacté le leader local, qui avait également reçu une formation du programme Synergies pour la Paix III, pour discuter de la mobilisation de la communauté pour établir une bouche d'incendie. Ensemble, ils ont présenté le projet au chef de zone et ont sollicité l'appui de l'agronome et de l'administrateur communal.

Après avoir identifié l'érosion et la pénurie d'eau comme des problèmes critiques, ils ont impliqué tous les membres et partenaires de la communauté, mobilisant la main-d'œuvre et les ressources pour relever les défis. Grâce à leurs efforts de collaboration, ils ont réussi à établir une bouche d’incendie opérationnelle, connue sous le nom d’IGITO, résolvant ainsi efficacement le problème de pénurie d’eau à Nyamisure. Emmanuel Bacanamwo, bénéficiaire de la source d'eau récemment restaurée, a exprimé sa gratitude pour le leadership de Mugisha et son impact positif sur la communauté. Il a déclaré : « Nous avons chaleureusement accueilli la bonne action de Mugisha ; nous étions épuisés ». Celle-ci continue de travailler avec la population locale et le chef de la colline confirme : « Mugisha s'est véritablement transformée ! Maintenant, elle me soutient dans l'organisation du travail de développement communautaire ».

Le voyage de Mugisha fait partie d'une transformation plus vaste qui a lieu à Nyamisure. Cette situation témoigne de l’implication croissante des membres de la communauté dans la réponse aux besoins locaux. Ce changement souligne l’importance d’investir dans des solutions communautaires et de promouvoir une gouvernance inclusive. La transformation de Mugisha d'une figure de peur à un leader respecté est un exemple puissant de la résilience et du potentiel des communautés à surmonter les obstacles et à ouvrir la voie à un avenir meilleur pour tous.

À Nyamisure, le parcours d’une femme démobilisée vers l’autonomisation communautaire a non seulement permis d’accéder à l’eau potable, mais a également allumé une flamme d’espoir. Cette situation éclaire la voie vers une approche plus inclusive et collaborative pour relever les défis qui unissent une communauté.

 

Un jeune acteur du changement œuvre pour l'implication des femmes dans la gouvernance

 

Yassin Nimubona, un jeune visionnaire de la province de Muyinga, au Burundi, mène une cause qui correspond aux objectifs du pays : renforcer la participation des femmes à la gouvernance et à la prise de décision. Bien que le Burundi ait adopté des instruments internationaux et des politiques nationales pour promouvoir l’égalité des sexes, le nombre de femmes occupant des postes de direction reste faible. Alors que le pays ambitionne de devenir un Etat émergent d’ici 2040 et un pays développé d’ici 2060, il est urgent d’exploiter le potentiel des femmes, qui représentent plus de la moitié de la population.

Yassin, qui dirige le département des affaires sociales de la Communauté musulmane de la province Muyinga et est chargée du recrutement de nouveaux membres et de la formation à l'éthique au sein du parti Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), s’est lancé sur une voie qui allait remodeler sa vision des rôles de genre et enflammer une passion pour la défense des droits des femmes.

Le tournant du parcours de Yassine a eu lieu en septembre 2023, lorsqu'il a suivi une formation de sensibilisation sur « la participation citoyenne, la bonne gouvernance, le leadership et la masculinité positive ». Ce cours, proposé par le projet Synergies for Peace III (SfP III), visait à favoriser des initiatives inclusives et collaboratives en matière de moyens de subsistance et de cohésion sociale. En réfléchissant à son état d'esprit passé, Yassin a admis : « Avant la formation, je pensais que les femmes étaient incapables de gérer des affaires importantes, qu'elles ne pouvaient s'occuper que des tâches ménagères. Cette conception a été nourrie en moi par les pratiques de ma religion, qui ne met pas l'accent sur la participation des femmes à la gouvernance ». Cependant, la formation sur la masculinité positive a provoqué un profond changement chez Yassin, comme il l'a révélé : « J'ai commencé à accorder plus de considération à ma femme et à toutes les femmes en général ».

Fort de cette nouvelle perspective, Yassin a commencé à promouvoir la participation des femmes à la prise de décision. Il a plaidé pour la nomination de femmes à l'école maternelle où il travaille et a dirigé les efforts visant à associer les femmes aux postes de décision au niveau communal de la province de Muyinga. Yassin a lancé deux groupes, « Mukenyezi Girijambo » et « Terimbere Bibondo », rassemblant respectivement 40 et 35 membres, constitués à la fois de femmes et d'hommes, mais avec une majorité de femmes. Ces groupes visaient à offrir une plateforme de sensibilisation et d’encadrement des femmes afin de garantir leur participation effective à la gouvernance.

L'engagement de Yassin en faveur de l'égalité des sexes s'est reflété dans la structure organisationnelle des dispositifs, comme il le souligne : « Le comité de chaque groupe est constitué de sept personnes, dont quatre femmes, et le président doit être une femme, comme le stipule le code de conduite ».

Les initiatives de Yassin ont eu un impact profond sur les habitants du quartier kiswahili de Muyinga. Ses efforts ont permis aux femmes d’autonomiser, en les rendant plus conscientes de leurs droits et en inspirant certaines à exercer des fonctions décisionnelles. Safia Miburo, secrétaire du groupe « Terimbere Bibondo », a partagé son expérience : « J'étais déjà intriguée par le fait que ce sont toujours des hommes qui dirigent nos collines, mais je ne savais pas que la loi accordait aussi ce droit aux femmes ! Grâce aux enseignements de Yassin nous informant que les femmes ont les mêmes droits et devoirs que les hommes en matière de gouvernance, je me suis sentie mise au défi de me faire élire lors des prochaines élections de colline pour porter la voix des femmes partout ».

Les efforts de Yassin ont également remis en question les normes traditionnelles en matière de genre et ont influencé l’approche qu'ont les hommes du rôle des femmes dans la prise de décision. Jumapili Gahungu, responsable régional et membre du groupe, a observé : « Les enseignements de Yassin ont déjà porté leurs fruits. Seuls les hommes occupaient des postes de direction, mais il y a maintenant des femmes dans ces groupes qui se disputent les postes de chef de colline et d'autres postes de décision ».

Alors que le Burundi se prépare aux élections législatives de 2025, les initiatives comme celle lancée par Yassin Nimubona sont essentielles pour promouvoir l'égalité des sexes et la participation des femmes à la gouvernance. Son engagement à faire avancer cette cause a montré l’influence de l’éducation et du plaidoyer pour lutter contre les disparités entre les sexes et favoriser des sociétés inclusives. Yassin souligne l'importance de la contribution des femmes : « Le rôle des femmes burundaises est essentiel pour le développement de notre communauté, compte tenu de leur représentation majoritaire au sein de la population burundaise ».

Dans la province de Muyinga, l’initiative d'un jeune acteur du changement en faveur de l'égalité des sexes prend de l'ampleur. Il inspire toute une génération à adopter les principes de gouvernance inclusive et ouvre la voie à un avenir où les voix des femmes sont renforcées et où leur potentiel de leadership est réalisé.